samedi 20 mars 2010

Un Tramway nommé Isabelle (Un Tramway, Théâtre de l'Odéon, 19 février 2010)




d'après "Un Tramway nommé désir" de Tennessee Williams

mise en scène Krzysztof Warlikowski

4 février - 3 avril 2010
Théâtre de l'Odéon 6e


texte français : Wajdi Mouawad
adaptation : Krzysztof Warlikowski
collaboration à l'adaptation : Piotr Gruszczynski & Wajdi Mouawad
dramaturge : Piotr Gruszczynski
décor & costumes : Malgorzata Szczesniak
collaboration aux costumes : Cédric Tirado
lumière : Felice Ross
musique : Pawel Mykietyn
perruques & maquillage : Luc Verschueren
vidéo : Denis Guéguin
son : Jean-Louis Imbert

avec Isabelle Huppert, Andrzej Chyra, Florence Thomassin, Yann Collette, Renate Jett, Cristián Soto

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Curieux objet que ce Tramway présenté à l'Odéon par Krzysztof Warlikowski et son équipe, au Théâtre de l'Odéon! Comme à son habitude, le metteur en scène polonais donne une vision extrêmement personnelle de la pièce de Tennessee Williams, et se voit refuser au passage le titre exact de la pièce par des ayant droit très pointilleux. Car "traficotage" il y a, le texte est réadapté au passage par Wadji Mouawad, avec quelques expressions bien de notre temps ("geek") qui restent assez inoffensives; l'ordre des scènes est parfois inversé (la scène s'ouvre sur la fin de la pièce); et quelques "ajouts" littéraires, musicaux ou autres (ainsi, un sketch de Coluche), parsèment la pièce. De toute façon, quand le titre n'est pas le même ("Un Tramway": il s'agit bien d'une vision, d'une possibilité d'interprétation, et non d'une dictature imposée au spectateur), se doit-on de rester fidèle à l'esprit comme à la lettre de la pièce? Rien n'est moins sûr.

Le moins que l'on puisse dire est que la vision de Warlikowski dépasse de loin le sujet originel de la pièce de Tennessee Williams. Là où Williams est trivial, Warlikowski convoque le mythe. Un mythe féminin rendu possible grâce à l'exceptionnelle prestation d'Isabelle Huppert, qui se donne corps et âme dans cette pièce, comme à son habitude. La scène s'ouvre sur cette Blanche DuBois, assise sur une chaise, jambes écartées à la Madonna (icône mythique s'il en est), prononçant des phrases rendues incompréhensibles par la dizaine de chewing-gums qu'elle mâchonne...La vidéo, magnifiquement utilisée et magnifiquement servie, fixe le visage d'Isabelle Huppert, à la palette expressive infinie. Ici, tout tourne autour de Blanche, une Blanche mythique, de la "décadence" hollywoodienne, sorte de fausse star déchue, constamment entre le chic et le toc, entre la retenue (dûe soi-disant à son rang) et l'exhubérance, cette dernière finissant par l'emporter au fur et à mesure que sa raison s'égare. En actrice hors du commun, est-il besoin de le rappeler, Isabelle Huppert invente en permanence des gestes, des postures, des tics, des mimiques, des intonations vocales, pour construire non pas un personnage, mais un monde entier. Il faut la voir se précipiter soudainement sur l'entre-jambes de Stella, afin de déceler si elle a "baisé" avec Stanley! Il faut la voir surtout, brisée, anéantie, raconter le suicide de son mari homosexuel, allongée sous son lit...que de grands moments de théâtre.

Grâce au talent d'Isabelle Huppert et aussi à la volonté de Warlikowski, Blanche est le centre de la pièce, son point d'ancrage, les autres personnages sont quasiment des "masques" qui tournent autour d'elles: le Stanley Kowalski d'Andrej Chyra n'a que sa virilité mal dégrossie à lui opposer, comme la Stella pourtant excellente de Florence Thomassin n'a que son amour mêlé d'incompréhension vis-à-vis de sa soeur. Mention spéciale pour le Mitch de Yann Colette, pathétique à souhait, sorte de double masculin de Blanche, mais double qui assumerait sa déchéance. Ici, nous rencontrons l'originalité comme les limites de l'adaptation: le triangle Blanche-Stella-Stanley n'est qu'esquissé, au contraire du basculement de Blanche dans la folie.

La scénographie de Malgorzata Szczesniak est comme à son habitude une réussite totale, créant des images d'une force et d'une beauté exceptionnelles, avec l'appui d'une vidéo gagnant énormément au contact d'Isabelle Huppert. L'espace est ouvert, soulignant le manque d'intimité de Blanche, ayant son lit dans le salon. Un gigantesque décor de verre se déplace pour refermer cet espace: il symbolise un wagon de tramway, et figure également le seul espace qui pourrait être intime, la salle de bain, sorte de planche de salut de Blanche (qui se fait couler des bains chauds pour se calmer les nerfs). Mais cette intimité n'est jamais possible, ce décor en verre fait penser à une pièce d'un appartement-témoin. Le seul refuge pour Blanche vient de son imagination, de sa conscience qui peu à peu se trouble - voici à mon avis le sens des ajouts littéraires, souvenirs, vidéos d'enfance, qui parsèment la pièce. Le refuge dans le virtuel, thème actuel s'il en est.

Nous en arrivons à la grande force de Warlikowski: tirer l'essence d'un texte en saisissant à la fois son potentiel d'actualisation et son potentiel de mythe, tout en créant un univers visuel très singulier et intemporel.

2 commentaires:

Arnaud a dit…

Kryzstof Warlikowski est un génie, c'est tout !!!

Beckmesser a dit…

Je ne suis pas loin de penser comme toi! A suivre, Macbeth à la Monnaie!