mercredi 22 septembre 2010

La griffe Järvi (Orchestre de Paris, dir.Paavo Järvi - Salle Pleyel, 15 septembre 2010)




Orchestre de Paris - Paavo Järvi - Soile Isokoski - Juha Uusitalo

Choeur de l'Orchestre de Paris - Choeur national d'hommes d'Estonie

mercredi 15/09 2010 20:00 jeudi 16/09 2010 20:00

  • Orchestre de Paris
  • Choeur de l'Orchestre de Paris
  • Choeur National d'hommes d'Estonie
  • Paavo Järvi : direction
  • Soile Isokoski : soprano
  • Juha Uusitalo : baryton-basse
  • Andrus Siimon : chef de choeur

PROGRAMME

  • Paul Dukas
  • La Péri poème dansé pour orchestre
  • Entracte
  • Jean Sibelius
  • Kullervo
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Certains mélomanes, dont moi-même, étaient très curieux de ce premier concert de la nouvelle saison de l'Orchestre de Paris, pour deux raisons principales: le chef et le répertoire.
Un changement de chef, cela augure d'un nouveau style, d'un nouveau son, d'une nouvelle façon de procéder, d'un nouvel élan (on l'espère), et il était particulièrement intéressant d'assister à ce concert pour voir si l'orchestre de Paris, aux pupitres talentueux mais à l'ensemble réputé récalcitrant, avait (déjà) changé. Première constatation: le (grand) public n'a, hélas!, pas répondu présent, et c'est toujours triste de voir un concert d'ouverture de la saison d'un orchestre, se dérouler devant une salle clairsemée.

Le moins que l'on puisse dire est qu'il existe déjà une "griffe" Järvi. Dès la fanfare de La Péri, on s'en rend compte: à l'épaisseur toute germanique et à la densité inégale de la direction d'Eschenbach, succède une volonté de transparence, une clarté du geste, une sobriété, une humilité devant la musique. Le changement s'opère également dans un répertoire qui, par affinité et par culture, va un peu plus au Nord de l'Allemagne et retourne un peu plus en France. Le programme de ce soir-là était donc idéal à cet égard.

Je ne peux ni n'ai la prétention de tirer un bilan définitif du mandat de Järvi à l'issue de ce concert, mais il me semble d'ores et déjà saisir quels en seront les mots-clés: transparence, discipline (un orchestre très en place), humilité, clarté, éclectisme, couleurs, régularité (contrairement au mandat précédent, qui voyait alterner concerts de très haute facture et temps plus faibles). Il est déjà assez étonnant de constater combien Paavo Järvi a déjà imprimé sa marque sur un orchestre qui a contesté plus d'un chef. La Péri lançait parfaitement le concert, avec une clarté d'élocution, une recherche de sonorités très françaises (transparence, coloration, subtilité), et un savant mélange de liberté (dans les rythmes dansants) et de fidélité à la partition. Ensuite, ce fut, certainement pour beaucoup de personnes dans le public, la découverte de Kullervo, ambitieux poème symphonique de Sibelius, véritable épopée finnoise, histoire d'inceste entre un frère et une soeur, interprétés magnifiquement par Juha Uusitalo (avec ce qu'il faut de vulgarité et de brutalité) et Soile Isokoski (frémissante, fragile et féminine), soutenus par un magnifique choeur, mélange de celui de l'Orchestre de Paris et du Choeur d'hommes d'Estonie. Une épopée magistralement racontée, peut-être même trop racontée et pas assez vécue (on eût aimé davantage de théâtre, d'explosions...), où l'on voit déjà en germe les futurs poèmes symphoniques "nationaux" du compositeur.

Un concert d'ouverture réussi et prometteur.





Début en fanfare, mais pas seulement (8ème symphonie de Mahler, dir.Valery Gergiev - Salle Pleyel, 8 septembre 2010)





Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg - Valery Gergiev

mercredi 08/09 2010 20:00

  • Orchestre du Théâtre Mariinsky
  • Choeur du Théâtre Mariinsky
  • The Choir of Eltham College
  • Valery Gergiev : direction
  • Viktoria Yastrybeva : soprano
  • Anastasia Kalagina : soprano
  • Lyudmila Dudinova : soprano
  • Nadezhda Serdyuk : mezzo
  • Zlata Bulycheva : mezzo
  • Sergei Semishkur : ténor
  • Vladimir Moroz : baryton
  • Vadim Kravets : basse
  • Andreï Petrenko : chef de choeur
  • Marina Mishuk : chef de chant

PROGRAMME

  • Gustav Mahler
  • Symphonie n° 8 "Symphonie des mille"
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Pour lancer une saison définitivement placée sous le signe de Mahler (nous sommes trop paresseux pour faire le compte exact des concerts et intégrales Mahler à Paris), quoi de plus exaltant et de plus risqué aussi que de commencer par la symphonie n°8 dite "des mille"? Exaltante, cette oeuvre l'est, par ses dimensions pharaoniques, son orchestration volumineuse, la présence d'un choeur immense, d'une multitude de solistes et même d'un choeur d'enfants! En même temps, la part de risque est importante: comment faire tirer tout le monde (enfants, choeurs, solistes, orchestre) dans le même sens? Comment rendre justice à la volonté de Mahler d'embrasser à la fois le sacré (première partie sur le "Veni creator") et le profane (seconde partie sur le mythe de Faust), le terrien et le céleste, dans un geste épique et contrasté extraordinaire, le tout sans tomber dans le pompier?

Nos craintes, qui apparaissent dès les premières mesures, entamées tambour battant ("l'ensemble tiendra-t-il le rythme et le niveau d'intensité?"), sont très vite dissipées, car Valery Gergiev est décidément un maître du contre-pied. Là où on l'attend superficiel, il peut se révéler introspectif. Là où on l'attend pompier, il prend un plaisir fou à mettre en valeur le moindre détail, la moindre "accalmie" dans cette symphonie qui emporte tout sur son passage, le tout avec une hauteur de vue stupéfiante, et une théâtralité (qu'on lui connaît) impressionnante. L'orchestre du Mariinsky, qu'il a façonné, est le compagnon idéal pour le début de cette intégrale Mahler qui promet d'être passionnante: un son très homogène, une mise en valeur des couleurs chères au chef ossète, un gros travail sur les accents, la copie est (presque) parfaite. Si le choeur est parfois poussé à ses limites, il se sort incroyablement de tous les pièges de cette écriture impossible. Quant aux solistes, tous jeunes, ils voient émerger deux talents à suivre: la soprano Anastasia Kalagina, éblouissante de facilité, voix veloutée qui passe sans aucune peine l'orchestre rutilant, et le ténor Sergei Semishkur, à l'endurance et aux aigus impressionnants.

Une magnifique soirée de rentrée, qui lance idéalement une saison prestigieuse.

samedi 15 mai 2010

Menu chargé!

Le temps n'étant hélas pas extensible, j'ai accumulé un retard assez prodigieux dans mes chroniques...je vous prie de m'en excuser!

Je vais, ces prochains jours, passer en revue sous forme de "mini-chroniques" de mini-paragraphes, les différents spectacles auxquels j'ai assisté, et dont voici le menu:

- Leonidas Kavakos et Ingo Metzmacher (Salle Pleyel, 15 mars)
- répétition générale de Siddharta (Opéra Bastille, 17 mars)
- récital Chopin-Schumann de Frédéric Vaysse-Knitter (Sorbonne, 18 mars)
- concert Semyon Bychkov et Denis Matsuev (Londres, Barbican, 28 mars)
- Une maison de poupée au théâtre de la Madeleine (30 mars)
- Faust de Fénelon (Opéra Garnier, 31 mars)
- la Passion selon Saint Jean (Salle Pleyel, 3 avril)
- Treemonisha (Théâtre du Châtelet, 6 avril)
- récital Nathalie Manfrino et Saimir Pirgu (Salle Pleyel, 8 avril)
- répétition générale de Billy Budd (Opéra Bastille, 22 avril)
- Mary Poppins à Broadway (New Amsterdam Theatre, 30 avril)
- der Fliegende Holländer et Lulu au Metropolitan Opera de New York (10 et 12 mai)

un programme...chargé!

mardi 6 avril 2010

Inégalité, mode d'emploi (Martha Argerich et le Festival de Lugano, salle Pleyel, 6 et 7 mars 2010)


Martha Argerich / Festival de Lugano I

Musique romantique

samedi 06/03 2010 20:00

  • Martha Argerich : piano
  • Akané Sakaï : piano
  • Lilya Zilberstein : piano
  • Nelson Goerner : piano
  • Geza Hosszu-Legocky : violon
  • Lyda Chen-Argerich : alto
  • Mark Drobinsky : violoncelle
  • Jean-Claude Gengembre : percussions
  • Camille Baslé : percussions

PROGRAMME

  • Ludwig van Beethoven
  • Quatuor avec piano en ut majeur Akané Sakai, Geza Hosszu-Legocky, Lyda Chen-Argerich, Mark Drobinsky
  • Manuel De Falla
  • Fantasia Baetica Nelson Goerner
  • Sergueï Rachmaninov
  • Suite pour deux pianos n°1 en si bémol majeur op. 5 Lilya Zilberstein, Martha Argerich
  • Entracte
  • Claude Debussy
  • Sonate pour violon et piano Geza Hosszu-Legocky - Akané Sakaï
  • Sergueï Taneiev
  • Prélude et fugue Lilya Zilberstein
  • Béla Bartók
  • Sonate pour deux pianos et percussions Sz 110 Martha Argerich, Nelson Goerner, Camille Baslé, Jean-Claude Gengembre

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Martha Argerich / Festival de Lugano II

Autour du tango

dimanche 07/03 2010 16:00

  • Martha Argerich : piano
  • Eduardo Hubert : piano
  • Gabriela Montero : piano
  • Alejandro Petrasso : piano
  • Geza Hosszu-Legocky : violon
  • Lyda Chen-Argerich : alto
  • Mark Drobinsky : violoncelle

PROGRAMME

  • "Soirée Tango"
  • Astor Piazzolla
  • Trio Verano Porteño de "Las Estaciones Porteñas“ Alejandro Petrasso - Geza Hosszu-Legocky - Mark Drobinsky
  • Alberto E. Ginastera
  • Pampeana n° 1 Geza Hosszu-Legocky - Eduardo Hubert
  • Mariano Mores
  • Taquito Militar Martha Argerich - Alejandro Petrasso
  • José L. Padula
  • 9 de Julio transcription Alejandro Petrasso Martha Argerich - Alejandro Petrasso
  • Improvisations
  • Gabriela Montero
  • Eduardo Hubert
  • Fauretango Eduardo Hubert - Geza Hosszu-Legocky - Lyda Chen-Argerich - Mark Drobinsky
  • Entracte
  • Astor Piazzolla
  • 3 Minutos con la realidad Martha Argerich - Eduardo Hubert
  • Libertango Martha Argerich - Eduardo Hubert
  • Oblivion Martha Argerich - Eduardo Hubert - avec la participation de Geza Hosszu-Legocky
  • Adaptations Eduardo Hubert
  • Alberto Ginastera
  • Pampeana n°2 Marc Drobinsky - Alejandro Petrasso
  • Julian Aguirre
  • Aires Criollos Transcription Eduardo Hubert Lyda Chen Argerich - Alejandro Petrasso
  • Improvisations / Gabriela Montera - Gezza Hosszu-Legocky
  • Astor Piazzolla
  • Milonga del Angel ou Vayamos al diablo Martha Argerich - Gabriela Montero
  • Muerte del Angel pour 2 pianos à 4 mains Transcription Eduardo Hubert Martha Argerich - Eduardo Hubert - Gabriela Montero - Alejandro Petrasso
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Ce week-end en compagnies d'une des artistes les plus énigmatiques et, osons-le, les plus géniales de notre temps, fut riche en contrastes, entre moments de grâce et moments sans intérêt, voire légèrement scandaleux pour un concert de ce niveau, dans une salle de ce niveau.
Saluons tout d'abord la générosité de Martha Argerich, soliste d'exception, qui a décidé un beau jour de ne plus se produire en solo justement, et de promouvoir les jeunes talents ainsi que le plaisir à partager des moments de musique de chambre entre collègues. De cette décision est née le festival de Lugano, qui se produit chaque été et remporte un grand succès, plutôt mérité et ne reposant pas seulement sur le nom d'Argerich.

Des moments de grâce, il y en eut donc, surtout lors du premier concert, consacré à la musique romantique. Le deuxième concert, "autour du tango", allait décevoir, nous en reparlerons.
Dans ce premier concert, ils furent au nombre de trois, trois moments inoubliables. Tout d'abord, l'entrée en scène de Martha Argerich, accompagnée de la très musicale Lilya Zilberstein, pour une Suite n°1 pour deux pianos très allante, d'une énergie extraordinaire, tourbillon d'émotions variées, formidable de musicalité, avec deux grandes techniciennes s'entendant à merveille. Ensuite, le très injustement méconnu Prélude et fugue de Taneiev, professeur de Rachmaninov, annonçant par sa modernité, notamment rythmiquement, Prokofiev et Chostakovitch, et interprété magistralement par Zilberstein, montrant un sens de l'architecture tout à fait passionnant. Troisième moment de grâce, peut-être le sommet de ce concert, la Sonate pour deux pianos et percussions de Bartok, monument de fougue, de vitalité, de virtuosité, d'un impact sidérant, où la star argentine était magnifiquement accompagnée de Nelson Goerner au piano, et des excellents Camille Baslé et Jean-Claude Gengembre aux percussions, d'une rigueur et d'une habileté forçant le respect.
Le reste du programme laissait plus partagé, entre une Fantasia Baetica de Manuel de Falla expédiée et martelée par un Nelson Goerner peu inspiré, souvent très sec de son, un quatuor de Beethoven et une sonate de Debussy handicapés par une Akané Sakai bonne technicienne mais un peu mécanique au piano, une Lyda Chen-Argerich (la propre fille de la grande Martha) trop discrète à l'alto, et un Mark Drobinsky timide et fâché avec la justesse au violoncelle, malgré le violon prometteur, assez poétique, nonobstant quelques petits sons couinés et craquements, de Geza Hosszu-Legocky.

Le deuxième programme, le dimanche après-midi, allait se montrer plus décevant cependant, la faute à un patent manque de travail, donnant des choses pas forcément très en place rythmiquement (ce qui ne pardonne pas du tout lorsqu'il y a deux pianos), voire carrément des séances de quasi-déchiffrage (ainsi, une pénible "Pampeana" n°1 de Ginastera). C'est d'autant plus dommage que le programme était plutôt très intéressant, mais il aurait nécessité du travail, comme tout autre concert "classique", ainsi que davantage d'homogénéité entre les musiciens (les spécialistes Petrasso et Hubert, ainsi que la géniale Argerich, n'arrivant pas à hisser à leur niveau des instrumentistes par ailleurs plutôt mal à l'aise dans ce répertoire). Un moment fort sympathique cependant: les improvisations de Gabriela Montero, tirant notamment "L'amour est un oiseau rebelle" vers le tango, avec brio.

Bilan mitigé et plutôt frustrant donc pour la venue de la Grande Martha à Paris.

jeudi 1 avril 2010

Un Wagner de pacotille (L'Or du Rhin, Opéra Bastille, 4 et 16 mars 2010)


Philippe JordanDirection musicale
Günter KrämerMise en scène
Jürgen BäckmannDécors
Falk BauerCostumes
Diego LeetzLumières
Otto PichlerChorégraphie

Falk Struckmann (4, 10, 13, 16, 22, 25 mars) / Egils Silins (19, 28 mars) Wotan Samuel Youn Donner Marcel Reijans Froh Kim Begley Loge Peter Sidhom Alberich Wolfgang Ablinger-Sperrhacke Mime Iain Paterson Fasolt Günther Groissböck Fafner Sophie Koch Fricka Ann Petersen Freia Qiu Lin Zhang Erda Caroline Stein Woglinde Daniela Sindram Wellgunde Nicole Piccolomini Flosshilde

Orchestre de l’Opéra national de Paris



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Cela faisait plus de cinquante ans que l'Opéra de Paris attendait le Ring de Wagner! Autant dire que les attentes et l'excitation étaient très grandes, renforcées par la politique de communication de l'Opéra de Paris, qui n'hésitait pas à faire parler dans les médias du "retour du Ring à Paris depuis plus de 50 ans", ce qui est parfaitement inexact (les spectateurs assidus se rappellent - ou pas! - des épisodes Tate/Strosser au Châtelet et Eschenbach/Wilson, pour ne parler que des deux dernières décennies). Nicolas Joel lui-même promettait de mettre les petits plats dans les grands en faisant débuter Philippe Jordan en tant que directeur musical, et en confiant la mise en scène à Günther Krämer pour un "superbe livre d'images". Cette expression faisait naître quelques doutes, mais n'entamait pas l'excitation propres aux grands soirs, aux événements, surtout dans une saison qui jusque là en a été relativement pauvre (le Werther idéal de Jonas Kaufmann excepté).


Hélas! La soirée s'est bien mal engagée, avec un prélude (LE prélude s'il en est un) complètement raté, trop forte dès le départ, privant le spectateur du fabuleux crescendo, le tout "agrémenté" de quelques légers couacs aux cuivres. L'orchestre (la tension de la première?) et son chef semblaient paralysés par l'enjeu, ce qui dans une page à la fois aussi simple et aussi complexe, ne pardonne pas.

Durant deux secondes, j'ai cru que j'allais aimer cette mise en scène: la scénographie paraissait poétique, avec ces mains rouges figurant les algues au fond du Rhin bercées par le courant...Puis, rapidement, les limites m'ont sauté aux yeux, avec ces costumes des Filles du Rhin, sorties d'un Almodovar du pauvre, des chorégraphies très "gadget", gratuites, n'apportant rien à l'affaire.


Il me paraît globalement difficile de défendre une telle mise en scène, sous différents aspects:


- son point de départ: la seule cohérence à cette réalisation, qui oscille entre le livre d'images extrêmement illustratif et la saturation de symboles, me paraît être la dérision, voire l'auto-dérision. Ainsi les filles du Rhin ne sont rien de plus que des filles de joie, les Dieux ne sont que des hommes encombrés d'une fausse musculature, les géants sont des militaires, etc. Cette volonté d'auto-dérision est déployée à l'infini, de façon grotesque, souvent inutile (la musique ne dit-elle pas le contraire, le Ring n'est-il pas une immense oeuvre censée décrire le déchirement de l'humanité pour la richesse matérielle?), alourdit considérablement le propos, quand il ne le dessert pas.

- son esthétique: autre chose qui frappe beaucoup l'oeil, c'est l'incohérence esthétique totale. Pour résumer, rien ne va avec rien: les décors, les costumes, d'une scène à l'autre comme au sein de la même scène, avec des horreurs visuelles incroyables, voire impardonnables à ce niveau: ainsi, le globe terrestre et son éclairage phosphorescent, ou bien le dragon figuré avec le même éclairage, la fausse musculature des Dieux et des Déesses...Presque aucun fil directeur dans le présupposé initial comme dans l'esthétique, cela fait beaucoup! D'autant qu'à aucun moment l'on a l'impression de voir quelque chose qui n'a pas été vu: un abus de fumigènes comme on n'en fait plus à l'opéra, le miroir tendu au public (Rosenkavalier par Wernicke), la boule figurant l'or (Norma par Mussbach au Châtelet), l'éclairage phosphorescent sur une grille (Andrea Chénier par Del Monaco à Bastille), le tableau pseudo-futuriste du Walhalla (toutes les mises en scènes du Regietheater allemand des années 80), l'irruption ridicule de "commandos" du GIGN avec drapeaux rouges et tract (aspect "politique" du Ring maintes et maintes fois ressassé...). Ainsi, ce kaléïdoscope donne une curieuse impression de bricolage.

- sa réalisation: volontairement (ou non?), Günther Krämer a voulu, en plus d'hésiter entre le très terre-à-terre et le symbolique, en plus de démonter ces symboles par la dérision, montrer les dessous du théâtre, les "coutures". Mais là où un Olivier Py l'intègre intelligemment à sa scénographie, Krämer ne fait que souligner le côté ridicule et pauvre de la réalisation, avec ce "fumigateur" qui traverse plusieurs fois la salle, le draps tendu pour figurer le ciel que Donner fend en faisant venir l'orage, les Nibelungen à genoux dans de grosses bottes. De plus, l'espace est souvent mal utilisé, avec peu de profondeur de scène (seulement pendant les transitions, par ailleurs fort mal réglées, par un ballet continu de miroirs et de fumigènes), et beaucoup de gestes donnent l'impression d'être gratuits, impression qui culmine avec les géants qui font rassembler l'or, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, et les Dieux qui font et défont leurs cuirassent - cela permet (mal)habilement de meubler une direction d'acteurs par ailleurs assez paresseuse.

- son propos: chaque personnage ou groupe de personnage se trouve donc ridiculisé, réduit à un archétype - des filles du Rhin péripatéticienne, un Alberich veule et faiblard, des Dieux prétentieux mais ridicules, des géants "bourrins", Loge en est réduit à faire le clown - lorsqu'il parle des filles du Rhin, il endosse même leur costume, ce qui montre à quel point on fait confiance à l'intelligence du public!!! "Philosophiquement", la mise en scène ne semble pas là pour poser des questions, susciter de la réflexion, mais pour donner arbitrairement des pistes allant dans tous les sens, entre vulgarité, symbolisme et politique. Ainsi, l'on est assez mal à l'aise de voir, gravissant le magnifique escalier final du Walhalla, des jeunes hommes droits sortis de Leni Riefenstahl portant les lettres formant "GERMANIA". Un avertissement (pas très subtil) au spectateur en lui disant où mène la folie des Dieux?

Notons qu'à plusieurs reprises, cette mise en scène m'a paru aller contre la musique, que ce soit dans le point de vue comme dans le côté visuel qui "gâchait" vraiment l'écoute...une grande première pour ma part, peut-être avec les matelas gonflables de la Flûte enchantée (par ailleurs fort intéressante) vue par la Fura dels Baus.


Wagner paraît décidément bien difficile à assumer!


Qu'en est-il du côté musical?

Je m'excuse d'avance pour la disproportion entre l'aspect scénique et l'aspect musical, mais ce dernier était incroyablement écrasé par ce qui se passait sur scène. Dommage car il méritait mieux!


Contrairement à la lourdeur des propos véhiculés par la mise en scène, la direction d'orchestre de Philippe Jordan, hormis un prélude raté (bien mieux réussi le 16 mars, même si le crescendo immense aurait pu être mieux négocié), se voulait légère, claire de texture, aérienne, quasi mozartienne. Pari réussi? A moitié seulement, car si l'on ne s'ennuie pas une seconde, la lecture qu'en fait le nouveau directeur musical de l'ONP paraît trop "gentille", trop uniforme aussi, avec peu de contrastes dynamiques. Les transitions étaient particulièrement soignées, mais on aurait aimé être terrifié lors de l'entrée dans le Nibelheim (écoutons Böhm!), on aurait aimé sentir ce souffle de l'épopée, ce sens de la grandeur, du tragique, cette ambition, ce côté tellurique dont regorge la partition, et qui faisait cruellement défaut. Sans compter que l'orchestre manquait de vraie identité, de vraie pâte sonore, et n'était pas toujours en place (avec à chacune des deux représentations quelques couacs aux cuivres). Au rang des satisfactions, le chef suisse était extrêmement attentif aux chanteurs, sans les couvrir un seul instant. Mais à aucun instant, l'on a l'impression de percevoir une véritable "vision" de l'oeuvre.


Dans les conditions scéniques que l'on sait, les chanteurs s'en sont très bien sortis, avec en tête l'Alberich de Peter Sidhom, qui fait scéniquement et vocalement le tour de son personnage, et les géants de Ian Paterson et Gunther Groissböck, impressionnants de solidité vocale sans sacrifier pour autant à la beauté du chant. Très belle Erda, sur un tapis de velours, de Qiu Lin-Zhang, tout comme la digne Fricka de Sophie Koch. Au niveau de la composition du personnage, la palme revient au fascinant Kim Begley, Loge subtil, jamais dans la caricature, plutôt bien chantant pour ce type de voix, tandis que les deux autres ténors, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (mais on l'attend davantage dans Siegfried) en Mime et Marcel Reijans en Froh, manquent d'impact, ce qui n'est pas le cas de Samuel Youn, Donner tout d'une pièce. La Freia d'Ann Petersen déçoit, beau tempérament mais voix rapidement acide, tout comme le Wotan bien usé de Falk Struckmann, quasiment entièrement dépourvu de ligne de chant, de nuances, fatigué à la fin de l'ouvrage, au moment où il devrait dominer tout le monde, engoncé dans un personnage sourd à l'altérité. Voilà qui inquiète pour le deuxième volet de ce Ring, prévu pour mai-juin prochains.



Coup de craie de Beckmesser pour une mise en scène indigne de la plus grande scène de France, encouragements pour une équipe vocale et musicale solide et sérieuse, à défaut d'être géniale.

La suite en juin 2010!