samedi 5 février 2011

Tchaïkovski redécouvert (Orchestre de Paris, dir.Frühbeck de Burgos - Arcadi Volodos - Salle Pleyel, 5 janvier 2010)


  • Orchestre de Paris
  • Rafael Frühbeck de Burgos : direction
  • Arcadi Volodos : piano

PROGRAMME

  • Piotr Ilitch Tchaïkovski
  • Concerto pour piano n° 1
  • Entracte
  • Piotr Ilitch Tchaïkovski
  • Symphonie n° 5
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REINVENTION. Osons le mot! J'avoue être arrivé Salle Pleyel avec beaucoup d'excitation ce soir-là, ayant encore dans les oreilles le choc absolu qu'avait constitué le disque Volodos plays Liszt. Arcadi Volodos est mal habillé, une chemise trop grande qui dépasse du pantalon, l'allure générale est un peu négligée, ses doigts sont un peu bouffis, ses mains petites...Mais voilà! Les grands artistes savent dépasser les contingences physiques, l'apparence aussi, pour se transfigurer et faire oublier au spectateur tout ce qui peut paraître important, voire primordiale, dans notre ère du tout visuel. Et ce soir-là, le concert est mémorable, avec tous les ingrédients possibles réunis: un grand soliste, un grand chef, des chefs d'oeuvre ré-inventés, une complicité exceptionnelle...

Jamais je n'ai vu telle entente, à tous les sens du terme, entre un soliste et un chef. Dès les premiers gestes du chef, le soliste est en symbiose avec lui...dès la première phrase du soliste, le chef l'accompagne, l'encourage musicalement, le suit...une impression de fusion exceptionnelle se dégage, dans un modèle d'interprétation pour le concerto n°1 de Tchaïkovski: la gestuelle ample, souple, la hauteur de vue du chef répond idéalement à un sens des nuances, des accents, des couleurs absolument inouïs chez le pianiste. Volodos, dans ce premier mouvement que l'on croit pour ainsi dire trop connaître, se promène, et promène l'auditeur avec lui! Aucune difficulté technique ne résiste à un pianiste d'une exceptionnelle finesse, mêlant idéalement personnalité et respect de la partition, élan et respect des nuances. Le deuxième mouvement est comme en apesanteur, le troisième extraordinairement souple et exaltant, sans jamais chercher l'effet facile, bien au contraire! Sous les ovations du public, Volodos effectue trois rappels (!) où il fait valoir une fois de plus son toucher hors du commun.

La suite du programme, moins "médiatique", ne fait pas pour autant retomber la qualité de ce concert, loin s'en faut. D'un geste très sûr, élégant, clair, Rafael Frühbeck de Burgos mène l'Orchestre de Paris vers des sommets de concentration et d'émotion, avec des tempi assez lents mais non exempts de souplesse, une sonorité dense et une probité stylistique de chaque instant, mettant idéalement en valeur la construction de la symphonie autour d'un "leitmotiv" décliné dans chaque mouvement, suscitant en permanence l'intérêt de l'auditeur. C'est un Tchaïkovski en définitive très "civilisé", très subtil, extrêmement savant, que l'on a dans l'oreille, moins passionnel, moins éperdu que chez un Mravinsky par exemple...mais l'optique se défend, et est magnifiquement défendue! Manifestement, le chef est très apprécié des musiciens de l'Orchestre de Paris, et l'on comprend aisément pourquoi!

lundi 3 janvier 2011

Anja Harteros, la nouvelle Divina?

Les similitudes avec Maria Callas ne s'arrêtent décidément pas aux origines grecques de la merveilleuse Anja Harteros: il y a une classe, un maintien, mais aussi une émotion à fleur de peau, qui rappellent la Divina.
A Baden-Baden, pour le gala du Nouvel An, la cantatrice allemande nous en apporte une nouvelle preuve, avec un "Vissi d'arte" d'une sensibilité inouïe, un des plus beau que j'aie entendu personnellement, a fortiori ces dernières années!


dimanche 2 janvier 2011

Fin 2010 en bref...

BONNE ANNEE 2011 à toutes et à tous! Santé, bonheur, découvertes, rencontres, mais aussi joies musicales et culturelles!

En attendant de ré-attaquer 2011, et en espérant que cette année me laissera plus de temps pour poster ici, je vais tenter de revenir le plus brièvement possible (en faisant quelques zooms par la suite) sur les concerts et spectacles auxquels j'ai assisté fin 2010.

Nous nous étions arrêtés à la mi-octobre avec la prestation mitigée de Jonas Kaufmann au TCE.

Le 20 octobre fut l'occasion d'assister au concert symphonique de ma vie: la 9ème symphonie de Mahler dirigée par Claudio Abbado. Cela fera l'objet d'un petit focus détaillé!

Côté théâtre, une Noce de Tchekhov hystérique et échevelée, mais très plaisante (Théâtre des Abbesses, 23/10); de très prometteurs comédiens du Cours Florent interprétant une pièce pleine de verve et d'esprit de Pierre Notte, Journalistes (1/11); d'excellentes Funérailles d'hiver de Hanokh Levin, superbement servie par des comédiens désopilants et un bon cru de Laurent Pelly (Théâtre du Rond-Point, 26/11); un "récital" d'humour confinant à l'absurde par le très talentueux Ben (Théâtre de la République, 7/12); enfin, pour finir l'année, deux très belles réussites, Victor Hugo mon amour (Comédie-Bastille, 29/12) sur la correspondance amoureuse entre Hugo et Juliette Drouet, et Rêve d'automne de Jon Fosse (Théâtre de la Ville, 30/12), magnifié par la mise en scène exceptionnelle de précision, de fluidité et de densité, de Patrice Chéreau, ainsi que par des comédiens fabuleux, Valeria Bruni-Tedeschi et Bulle Ogier en tête.

Entre théâtre et musique, l'expérience fut contrastée, entre ratage complet et réussite totale; Une flûte par Peter Brook, aux Bouffes-du-Nord (24/11), mettait à mal à la fois Mozart, la densité de l'oeuvre et les chanteurs en les forçant à susurrer pianissimo sur une musique et un théâtre non seulement dégraissé mais vidé de sa substance. Aux antipodes, My fair Lady au Théâtre du Châtelet (23/12), dans l'élégante mise en scène de Robert Carsen, s'avérait un très bon moment, aussi bien musical que théâtral, et pas uniquement grâce à la période de Noël qui s'approchait!

Du côté de l'opéra, pas grand-chose à se mettre sous la dent à Paris, à mon plus grand regret: un très morne Trittico de Puccini à l'Opéra-Bastille (25/10), vériste dans le mauvais sens du terme, freiné par la direction timide de Philippe Jordan et plombé par la mise en scène laide et sans idée de Luca Ronconi; une décevante version de concert d'Alcina de Händel où seule Anja Harteros (pourtant elle-même décevante) surnageait d'une distribution pas vraiment idéale (frissons d'horreur avec le Ruggiero de Vesselina Kasarova) et d'une direction d'orchestre de Minkowski narcissique et tapageuse (TCE, 29/11). Même une répétition générale de Mathis der Maler, très attendu (Opéra-Bastille, 13/11), n'allait malheureusement pas me satisfaire pleinement. L'oeuvre est intéressante, la distribution aussi, mais la direction d'orchestre d'Eschenbach est trop prosaïque et fortissimo, et où on a connu Olivier Py plus inspiré, plus concerné oserais-je dire, et moins sage! Belle satisfaction par contre avec l'ingénieuse et vive mise en scène de David McVicar pour Orlando de Haendel, plein d'esprit des Lumières, mais côté "face cachée" (Zoroastre, Les liaisons dangereuses, Cagliostro...), compensant une distribution honorable mais pas marquante (Théâtre des Champs-Elysées, 3/11).
Il fallait aller à l'étranger pour trouver des satisfactions lyriques du niveau de celles que j'ai eu à Paris jusqu'à il y a 2 ans (ce temps me paraît si loin!): Lulu de Berg au Liceu de Barcelone (7/11), où Olivier Py s'est totalement renouvelé et Patricia Petibon a trouvé le rôle de sa vie, au milieu d'une distribution quasi parfaite; et The Rake's Progress de Stravinsky au Schillertheater de Berlin (le 15/12), où Krzysztof Warlikowski reproduit presque le choc de son Macbeth bruxellois, aidé par une révélation (Anna Prohaska) en Anne Trulove et un superbe chef, Ingo Metzmacher, mettant en valeur toutes les beautés de la partition.

Passons en bref aux concerts qui ont émaillé cette fin d'année 2010: belle révélation d'Andriss Nelsons (Cité de la Musique, 29/10) dans un programme Strauss-Mozart passionnant et de bout en bout marqué par de la passion et de la personnalité; Elisabeth Leonskaya (Salle Pleyel, 4/10) en remontre à toute la nouvelle génération de pianistes dans le concerto de Grieg qu'elle éblouit de son charisme et de sa puissance, Paavo Järvi lui emboîte magnifiquement le cas, créant au passage une pièce d'Arvo Pärt et défendant superbement la 3e symphonie de Sibelius; Peter Eötvös, remplaçant Pierre Boulez opéré de la main, confronte avec bonheur des oeuvres de Mantovani, Joneleit et Staud (3 créations en un concert!!! Salle Pleyel, 6/11) et le maître de la musique contemporaine, Schönberg; Paavo Järvi poursuit sa défense du répertoire nordique et russe avec un superbe et rare programme Sibelius-Chostakovitch-Prokofiev et le concours du fantsque Steven Isserlis (Salle Pleyel, 10/11); Sylvain Cambreling confirme que, malgré les critiques, il est un grand chef, surtout dans le répertoire contemporain (ici, Lachenmann) et chez Bruckner, avec une symphonie n°3 incandescente (Pleyel, 12/11); Colin Davis est aussi pour moi un des grands chefs actuels, ce qui se confirme avec une miraculeuse "Ecossaise" de Mendelssohn, malheureusement légèrement ternie par un concerto de Brahms où le violoniste Nikolaj Znaider multiplie les errements, de style et d'intonation (Pleyel, 14/11); on est à l'opposé de ces errements avec le très probe Stephen Kovacevich, toujours aussi généreux en nuances et subtilités, à l'unisson du chef de ce soir-là, David Zinman qui dirige notamment une "Grande" de Schubert à l'optimisme communicatif (Pleyel, 17/11); même adéquation stylistique pour le duo entre Jean-Efflam Bavouzet et Lawrence Foster, défenseurs ardents du répertoire français (Pleyel, 19/11); Yvonne Naef fait découvrir de sa voix chaude et sensuelle des Lieder de Zemlinsky, merveilleusement accompagnée par Alan Gilbert très à son aise, précis et souple, également dans Pelléas et Mélisande de Schönberg (Pleyel, 27/11); un répertoire magnifié par Peter Hirsch, Peter Mattei et Angela Denoke dans une mémorable Symphonie lyrique du même Zemlinsky (Pleyel, 3/12); et comme pour le théâtre, une fin d'année en fanfare, avec Mariss Jansons et son orchestre de la Radio bavaroise, interprétant une éblouissante 9e symphonie de Chostakovitch, et une très élégante 4e de Mahler, où la justesse de ton est toujours exceptionnelle (TCE, 18/12).

Du côté des récitals, peu de choses en commun entre un Bryn Terfel plus "bon garçon" que "bad boy", sympathique, personnel, dynamique, mais ne pouvant masquer ses problèmes vocaux (projection désormais limitée, aigu élimé) dans un programme bizarrement conçu (Pleyel, 5/11); un Yundi Li parfaitement huilé mais manquant cruellement d'émotion dans son Chopin (Pleyel, 9/11); une Mitsuko Uchida dont le sens de la construction et la personnalité très affirmée ne permet pas toujours de masquer quelques difficultés techniques (TCE, 10/12); et une Cecilia Bartoli qui donne une véritable leçon de bel canto baroque dans un récital Händel éblouissant, d'un aboutissement extraordinaire; point culminant, un "Ah mio cor" d'anthologie, où le temps est comme suspendu (Pleyel, 19/12).

ENCORE UNE BONNE ANNEE A TOUS!!!



dimanche 21 novembre 2010

Le jour et la nuit (Jonas Kaufmann, "Die schöne Müllerin" - Théâtre des Champs-Elysées, 14 octobre 2010)


Jonas Kaufmann, ténor
Helmut Deutsch, piano

Schubert: Die schöne Müllerin

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CONTRASTE(S). C'est le maître-mot de cette soirée à vrai dire curieuse. Longtemps, grâce à mes "informateurs", j'ai craint une annulation du ténor du moment, qui avait eu lieu pour le même programme à Berlin puis à Barcelone la semaine précédant ce concert parisien. Concert curieusement placé dans le programme "les grandes voix", drainant un public sûrement venu écouter un récital lyrique et non un Liederabend, au vu de l'ovation au début et de l'attitude quelque peu "extérieure" dont il a fait preuve tout au long de la soirée: tentatives d'applaudissements intempestifs entre certains Lieder, et surtout applaudissement finaux (et après les rappels) n'attendant pas que le pianiste pose sa dernière note sur le clavier...Une attitude contrastant singulièrement avec l'intériorité exigée par une soirée de Lieder. Qu'importe! Des personnes venant écouter du Puccini ont écouté une heure et demi durant du Schubert, c'est toujours ça!

Venons-en au récital lui-même. Confirmant nos craintes initiales, Jonas Kaufmann apparaît peu à son aise, dans la voix comme dans l'attitude; pâle, les traits tirés, on devine qu'il ne tient pas la grande forme. Cela se confirme dès les premiers Lieder où l'émission est gênée aux entournures, le volume réduit, la couleur uniformément grise, les accidents et petites anicroches pas absentes (ce qui est très rare avec ce chanteur qui, s'il ne m'émeut pas toujours, atteint régulièrement des sommets de perfection vocale). Mais il était dit que cette soirée n'allait pas se finir comme elle allait commencer. D'un coup, d'après moi, Jonas Kaufmann tente son va-tout, qu'à cela ne tienne: il ose davantage de nuances, de couleurs, paraît plus à l'aise par l'écriture (la tessiture monte un peu, les Lieder non strophiques lui donnent plus de liberté), et peu à peu, l'émotion affleure, la dimension du concert change du tout au tout, vers un Trockne Blumen d'une intériorité superbe et un Des Baches Wiegenlied qu'on n'a jamais vu aller aussi loin, quasi une résignation suicidaire. Et là, on se dit qu'on a affaire à un artiste exceptionnel, capable de sublimer sa méforme (purement physique, à n'en pas douter) du moment, de l'utiliser afin de faire naître autre chose. N'est-ce pas l'essence même de l'artiste, de faire naître de l'imprévu, de l'aléatoire, de l'impalpable? Jonas Kaufmann, que je trouve parfois trop "formaté", trop prévisible, m'a peut-être plus impressionné ce soir-là qu'à aucun autre soir...

mardi 26 octobre 2010

Un bel élan (Orchestre de Paris, dir.Paavo Järvi - Vadim Repin - Salle Pleyel, 13 octobre 2010)


  • Orchestre de Paris
  • Paavo Järvi : direction
  • Vadim Repin : violon

PROGRAMME

  • Paul Dukas
  • L'Apprenti sorcier
  • Dmitri Chostakovitch
  • Concerto pour violon n°1
  • Entracte
  • Sergueï Rachmaninov
  • Symphonie n° 2
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ELAN. Le nouvel élan de l'Orchestre de Paris, depuis l'arrivée de Paavo Järvi, se poursuit!
Pour commencer, un Apprenti sorcier de Dukas très volontaire, très dynamique, parfois un peu trop forte et clinquant, mais ne manquant ni d'enthousiasme ni de couleurs; davantage de contrastes, notamment vers la fin, eussent été bienvenus, mais ce sont vétilles par rapport à la prestation d'ensemble d'un orchestre à la cohésion prometteuse.

Avec le concerto n°1 de Chostakovitch, qu'il a déjà enregistré, Vadim Repin devait une revanche à mes oreilles (après une difficilement supportable Symphonie espagnole d'un certain Lalov - vous connaissez? Lalo dénaturé par un style très russe)! Revanche à moitié prise! Du côté du verre à moitié vide, toujours cette même propension à "savonner" légèrement au niveau de la justesse, ajoutée à un manque de rayonnement du son, de relâchement. Du côté du verre à moitié plein, l'interprète est assez idéal dans la rêverie inquiétante, toute en demi-teinte, du premier mouvement; sa technique à toute épreuve lui permet de passer les redoutables difficultés du concerto sans aucun problème; enfin, contrairement à la Symphonie espagnole de l'an dernier avec Chung, on sent une connaissance intime du répertoire et du style, et donc un idiomatisme nécessaire.

Après l'entracte, on reste en Russie, avec une 2e symphonie de Rachmaninov sans afféterie. Cette symphonie regarde beaucoup en arrière, notamment vers la Pathétique de Tchaïkovski (mais il est des modèles bien pires!), avec un sens mélodique quasi-lyrique très largement assumé par Järvi, dont la direction ne se limite pas à cet aspect. Le chef estonien montre son amour du contre-chant, de la mise en valeur de motifs intermédiaires, de couleurs et de détails subtils, et insuffle énormément de vie, et donc d'élan, dans cette symphonie qui mérite d'être jouer ainsi, sans la guimauve hollywoodienne dont elle a été trop souvent, et à tort, infligée.

Envoûtant (Passion, Théâtre des Champs-Elysées, 10 octobre 2010)


Livret de Pascal Dusapin (2008), avec la collaboration de Rita de Letteriis

Sasha Waltz création chorégraphique, mise en scène, décors


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Lui, Lei (elle), Gli altri (les autres). A première vue, Passion de Dusapin, chanté en italien, sans sous-titres (mais sans que cela ne gêne aucunement le spectateur), est placé sous le signe de l'épure. L'oeuvre est un mélange du mythe d'Orphée, et de madrigaux amoureux (on pense à ceux de Monteverdi - l'italien n'est pas anodin), où l'homme et la femme se poursuivent, se déclarent leur passion, souffrent, s'extasient, passent par tous les états de la passion en somme, mais en se rencontrant très peu. Sublime de bout en bout, la partition de Pascal Dusapin explore avec une finesse et une variété d'accents impressionnante, cette carte du coeur.
La chorégraphie de Sascha Waltz, au premier abord très austère, se révèle peu à peu inoubliable, incroyablement pénétrante de beauté, notamment lors d'un dernier tableau qui restera longtemps dans les mémoires, avec ces cendres noires que l'héroïne répand un peu partout sur scène...Puis c'est au tour d'une femme de créer une multitude époustouflantes de figures, avec des ballons (noirs, aussi) accrochés en tas dans son dos. On approche de la magie, de la créativité pure, et de l'épure absolu. Puis l'héroïne disparaît, à reculons, son visage est projeté en fond de salle, parcourant virtuellement un enchevêtrement de larges couloirs...Une des fins les plus émouvantes que l'on ait pu voir, car jamais la metteuse en scène-chorégraphe-décoratrice Sascha Waltz n'en rajoute dans une chorégraphie et une scénographies résolument moderne, sans afféterie, au diapason de la très subtile musique de Dusapin.
Performance non moins extraordinaire, les deux personnages principaux non seulement chantent merveilleusement, elle (Barbara Hannigan) avec des suraigus d'une pureté et d'une sûreté incroyables, lui (Georg Nigl) avec une palette de couleurs très variée; mais ils dansent parfaitement, se coulent dans la chorégraphie avec un professionnalisme qui laisse totalement pantois. Si bien que durant le spectacle, il ne fait aucun doute à personne que ces deux-là sont danseurs professionnels!

Subtilité, émotion, épure, profondeur: les ingrédients d'un moment absolument privilégié.


dimanche 17 octobre 2010

Et Harteros dompta le public (Otello de Verdi en version de concert, dir.Daniel Harding - Théâtre des Champs-Elysées, 9 octobre 2010)


Daniel Harding direction

Franco Farina Otello
Anja Harteros Desdemona
Franco Vassallo Jago
Alexey Dolgov Cassio
Christina Dalestska Emilia
Emanuele Giannino Rodrigo
Stanislav Shevts Lodovico
Giovanni Guagliardo Montano / Herold
Mahler Chamber Orchestra
WDR Rundfunkchor Köln

Les Petits Chanteurs de Strasbourg - Maîtrise de l'Opéra national du Rhin


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Curieuse soirée que cet Otello de Verdi, en version de concert au Théâtre des Champs-Elysées. Le public était particulièrement dissipé, et à vrai dire pénible, dès l'annonce du remplacement de dernière minute de Ben Heppner par Franco Farina, immédiatement suivi de murmures de mécontentement, jusqu'à l'accueil du ténor américain, chahuté comme rarement, en passant par des toux à chaque nuance piano ou chaque silence, et quelques huées adressées au chef au retour de l'entracte...Il y avait meilleures conditions pour apprécier une version de concert qui, pourtant, ne manquait pas de qualités et ne méritait pas, loin s'en faut, un tel accueil.


Premier visé par le public: Franco Farina, qui a eu le mérite premier de sauver cette soirée de l'annulation, et mérite d'être salué à ce titre. Si les ans ont irrémédiablement passé sur une voix devenue très raide, parfois pénible à écouter (sur certains aigus très droits, avec un timbre par moment ingrat), la performance n'est pas non plus indigne, le personnage existe, ivre de douleur et de jalousie, et certaines nuances (à la fin du duo du I, dans ses deux monologues à l'acte III puis à l'acte IV) font naître une émotion certaine, rendent la blessure du personnage plutôt crédible. Pas de quoi sauter au plafond, certes, mais pas de quoi inonder le chanteur de huées comme ça a malheureusement été le cas.


Deuxième visé par le public, seulement à l'entracte: Daniel Harding, à la tête du Mahler Chamber Orchestra. Est-ce le souvenir de ses Mozart à Aix? La mauvaise réputation créée par le bouche à oreille? Le conservatisme rigide des afficionados de Verdi qui ne le considèrent pas comme un chef verdien? La doxa en vogue qui veut qu'on mesure la qualité d'un chef d'orchestre au nombre de décibels et au tempo adopté? Il me semble personnellement, qu'il s'agit davantage d'une de ces explications possibles, que d'un jugement sur la prestation de ce soir-là. Si Harding privilégie parfois le pointillisme interprétatif (relevant un peu artificiellement tel ou tel détail d'orchestration), il n'en abuse pas là, et si sa direction manque parfois légèrement de théâtralité (lors du duo Otello-Iago qui conclue l'acte II par exemple), elle n'en est pas moins centrée sur le drame, et évolue au fil de l'oeuvre vers une densité impressionnante. La tempête initiale n'est pas un ouragan qui dévaste tout sur son passage, mais la mise en valeur des différents plans musicaux, de l'orchestration prodigieuse de Verdi, est tout aussi intéressante. Quel tapis sonore pour l'arrivée de Desdémone à la fin de l'acte II! Quels phrasés fabuleux lors de la grande scène de cette même Desdémone à l'acte IV, quelle concentration, quelle tenue! Harding a l'immense mérite de renouveler notre écoute d'Otello, nous rappelant combien la partition doit à Wagner, à Berlioz, et même à Schumann. Si ce n'est pas forcément "idiomatique" (mais qu'est-ce qui l'est?), c'est fascinant, de bout en bout, et de plus en plus.


Heureusement, quelqu'un a su mettre tout le monde d'accord au cours de cette soirée: Anja Harteros qui impose une Desdémone absolument idéale, anthologique même (n'ayons pas peur des mots!), marquée du sceau de l'évidence. Dès sa première phrase ("mio superbo guerrier", comme si elle s'adressait à la salle entière), un personnage est dessiné, bouillonnant de féminité, d'ardeur juvénile qui peu à peu va céder à un mûrissement précoce, à mesure qu'elle comprend la folle jalousie dans laquelle s'enferme son mari. Du grave à l'aigu, la voix est belle, ample, homogène, à aucun moment on a l'impression que la chanteuse force des moyens impressionnants, le sens du phrasé est absolument magnifique, et quelle émotion elle sait mettre dans son chant! La scène de l'acte IV, avec la chanson du saule et l'Ave Maria, est un pur moment de grâce, qui réussit enfin à faire taire les catarrheux de la salle! Un des trop rares moments où le temps paraît comme suspendu, et où le spectateur est suspendu aux lèvres de la chanteuse, qui tire les larmes par sa noble résignation, ses piani jamais détimbrés, son abandon. Longtemps on se souviendra du "ah! Emilia, addio" qu'elle lance, désespérée, ainsi que de la note filée qui conclut souverainement l'Ave Maria: moments qui font aisément oublier les quelques effets véristes légèrement déplacés lors de sa mort. Une ovation immense, à la mesure de la chanteuse qui est décidément plus qu'à suivre, et surtout à la mesure de sa performance du soir.


En Iago, on se réjouit d'avoir un baryton aussi cultivé et bien chantant que Franco Vassallo, qui commence tambour battant avec une chanson à boire que l'on n'a jamais vu chantée de la sorte, avec la aigu, s'il vous plaît! Le personnage ne tire pas vers l'histrionisme, on sent un Iago humain, trop humain, qui n'est jamais un monstre. Malheureusement, certaines pages (dont le célèbre "Credo") le mettent quelque peu en difficulté, tirant un peu son aigu, à court de grave aussi, écrasant quelque peu ses voyelles...Une très belle prestation tout de même, avec un récit "Era la notte" suggestif et sur le fil, ou un "Ecco il leone!" plein d'amère ironie envers Otello.


Autour de ce trio, des seconds rôles bien distribués, mentionnons le Cassio juvénile et enthousiaste d'Alexei Dolgov, ainsi que l'Emilia extrêmement émouvante de Christina Dalestska. Le choeur de la WDR Rundfunk Köln est quasi-irréprochable, d'impact comme d'homogénéité.


Une soirée passionnante à plus d'un titre, qui nous fait regretter l'absence actuelle d'un très grand titulaire d'Otello pouvant évoluer à la hauteur de cette Desdemona!

Nono décalée (Nono, Théâtre de la Madeleine, 7 octobre 2010)


Avec
Julie Depardieu
Michel Fau

Xavier Gallais
Brigitte Catillon

Sissi Duparc, Roland Menou,
Davy Vetter

Mise en scène de Michel Fau
Costumes, David Belugou
Décors
Bernard Fau,
Lumière
Joël Fabing
Maquillages Pascale Fau

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Un décor de carton-pâte (Bernard Fau), de magnifiques costumes Belle Epoque (David Belugou), des lumières crues (Joël Fabing)...A première vue, en faisant un "instantané" sur ce que l'on voit sur scène, on pourrait se croire à la création de l'oeuvre, tout au moins dans une reconstitution! Il n'en est rien, et c'est tout le talent de Michel Fau, qui met en scène et se met en scène, d'utiliser un cadre "classique" pour mieux en jouer, pour mieux le détourner, le malmener même (certaines entrées et sorties), et le confronter à un jeu décalé.

Tout est bien ficelé dans cette pièce écrite par un Guitry de 19 ans: l'intrigue, les dialogues, avec leur dose d'impertinence et de mysoginie. Nono, cocotte entretenue par Jacques, est confiée à son meilleur ami Robert, qui en tombe évidemment amoureux, part avec elle, et est lui-même poursuivi par son (ancienne?) amante Madame Weiss. Les retrouvailles de tout ce petit monde donneront lieu à des situations cocasses, comme on peut l'imaginer. Sous une intrigue simple, qui respecte totalement les canons du vaudeville (A aime B qui aime C qui est aimée par D, etc.), affleure un questionnement sur la femme-fantasme, la liberté, le rapport à l'argent...

En effet, Nono est-elle simplement une cocotte écervelée, ou sait-elle parfaitement ce qu'elle fait? C'est tout le talent de Julie Depardieu qui se déploie devant nous, mélange de naturel et de sophistication, de légèreté et de volonté, d'inconscience et de conscience...qui d'autre pour faire croire à une personnalité si insaisissable? A ses côtés, Michel Fau sculpte le texte avec le phrasé musical qu'on lui connaît, donnant l'illusion de ne pas jouer, mais jouant constamment, et renouvelant son jeu en permanence. Xavier Gallais est irrésistible d'élan juvénile, et Brigitte Catillon en amante contrariée, grande dame constamment au bord de la vulgarité, est parfaite. La distribution est parfaite jusque dans ses petits rôles, avec Roland Menou, serveur devenu majordome à la gestuelle incroyablement individuelle, Sissi Duparc, toujours aussi désopilante, et le prometteur Davy Vetter, grimé comme un mort, qui fait une entrée remarquée. A cet égard, les maquillages outranciers de Pascal Fau sont remarquables.

D'où vient une (très très) légère sensation d'inachevé? Personnellement, je l'ai ressentie dans la trop grande hétérogénéité des jeux de chaque comédien: du faussement naturel (Julie Depardieu) au naturel sophistiqué (Michel Fau), au décalé (les petits rôles), en passant par du très théâtral (Xavier Gallais) et du très sobre (Brigitte Catillon), une palette impressionnante (trop grande?) de façons de jouer est sous nos yeux. C'est très certainement une volonté du metteur en scène, de demander à chacun d'aller plus loin dans sa direction...mais du coup, comment ces personnages peuvent-ils se rencontrer, interagir de façon non-artificielle, non plaquée? Nous atteignons peut-être les limites du "tout décalé". Pour autant, cette Nono au théâtre de la Madeleine est un délicieux moment.



Gogol on ice (Le Mariage, Théâtre de la Ville, 30 septembre 2010)


mise en scène
Valery Fokine
décor, costumes
Alexandre Borovsky
musique
Léonide Dessiatnikov
direction musicale, assistant à la mise en scène
Ivan Blagodeur
lumières
Damir Ismaguilov
chorégraphie
Alexey Mirochnitchenko
assistant réalisateur
Ludmila Philippova

avec
Julia Martchenko, Kira Kreylis-Petrova, Maria Kouznetsova, Igor Volkov, Dimitri Lyssenkov, Pavel Yourinov, Andrey Matukov, Valentin Zakharov, Galina Legorova, Julia Sokolova, Arkady Volguine, Sviatoslav Tcherechnitchenko, Ivan Parchine


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Un homme déjà mûr, célibataire endurci, qui refuse de se marier, par peur des autres et de lui-même, une jeune fille qui n'a aucune confiance en personne, une marieuse à qui seule la vodka fait de l'effet, une série de prétendants plus égoïstes et insupportables les uns que les autres...telle est la galerie de portraits de la Russie profonde que Gogol nous invite à contempler, avec sa plume toujours aussi acérée, qui peu à peu virevolte et se fait poétique. Mais est-ce pour autant un regard distancié sur la Russie éternelle que le spectateur doit avoir? En quoi cette mascarade autour d'unions arrangées nous parle-t-elle toujours autant?

Le tour de force de la mise en scène enjouée de Valery Fokine est d'imaginer un espace clos où tous ces destins se rencontrent, non seulement au gré du "cérémonial" (chacun doit se présenter tour à tour), mais au gré des caprices, des rivalités, des prétentions, des volontés...et aussi du hasard! Quel espace métaphorique, à la fois mental et physique, se prêtait mieux à cela qu'une patinoire? Les destins glissent, s'entrechoquent, dérapent, freinent...L'idée paraît évidente, ce qui est la force des bonnes idées! Belle virtuosité gestuelle et chorégraphique, lisibilité, fluidité de l'action: le spectateur y gagne énormément, qui n'épargne pas ses éclats de rire. Mais chez Gogol, le rire est souvent cynique, l'amertume n'est jamais loin, ce que souligne le dénouement de la pièce. Les vieilles chansons populaires et soviétiques, comme "crachées" par un grammophone, soulignent cet entre-deux, entre tendresse et cruauté, que les personnages dégagent.

Un excellent moment de véritable théâtre de troupe (le théâtre Alexandrinsky de Saint-Pétersbourg), avec une mise en scène inventive, virtuose, habile synthèse entre l'esprit russe de toujours (où le burlesque et le grotesque ne sont jamais loin) et un regard neuf.

vendredi 15 octobre 2010

Un grand concert (Orchestre de Paris, dir.Christoph von Dohnanyi; Martin Helmchen; Salle Pleyel, 29 septembre 2010)


  • Orchestre de Paris
  • Christoph von Dohnányi : direction
  • Martin Helmchen : piano

PROGRAMME

  • Jörg Widmann
  • Con brio hommage à Ludwig van Beethoven création française
  • Anton Dvorák
  • Concerto pour piano
  • Entracte
  • Ludwig van Beethoven
  • Symphonie n° 3 "Eroica"
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Il est des concerts marqués par le sceau de l'évidence. Evidence de la programmation, d'abord, autour de Beethoven, avec deux oeuvres en forme d'hommage, l'un humoristique, l'autre sérieux, et un des chefs d'oeuvres du compositeur. Evidence d'un lien entre Christoph von Dohnanyi et l'Orchestre de Paris, dont il a été premier chef invité et conseiller musical de 1998 à 2000. Evidence de l'interprétation, si solide, probe, intelligente et humble devant la musique, qu'elle sonne immédiatement comme une référence.

L'ombre tutélaire de Beethoven...Vaste sujet qui a inspiré (ou bridé) de nombreux compositeurs du XIXème siècle. Ce que l'on sait moins, c'est que le compositeur de Bonn continue d'inspirer nos compositeurs contemporains, à l'image du talentueux Jörg Widmann, qui avait présenté à l'Opéra Bastille Am Anfang il y a maintenant plus d'un an. Sans se référer explicitement à des extraits des 7ème et 8ème symphonies de l'opus beethovénien, il s'inspire de "gestes caractéristiques", notamment de leur "fureur rythmique". Force est de constater que rarement on a entendu oeuvre contemporaine avec une pareille inventivité rythmique et un pareil enthousiasme brillant (le titre, Con brio, convient à la perfection): l'utilisation de la timbale de manière mélodique, avec un éclat et une virtuosité incroyable, restera longtemps dans les mémoires. La pièce est passionnante de bout en bout, mêlant bruitages et harmonies plus tonales; elle mérite, surtout interprétée de la sorte, de figurer dans les programmes des concerts, par son inventivité, sa fougue, son esprit.

Le programme se poursuivait avec le méconnu Concerto pour piano en sol mineur, op.33, d'Antonin Dvorak, à la redoutable difficulté technique - Dvorak n'étant pas à proprement parler un virtuose du piano, les positions que la partition exige de la part de l'interprète ne sont pas naturelles -, si bien qu'après la mort du compositeur, Vilém Kurz en révisera l'écriture pianistique; il fallut attendre un certain Sviatoslav Richter pour réimposer la partition originale. C'est peu de le dire que ce manque de naturel de l'écriture pianistique ne vient même pas à l'idée d'un spectateur non averti, tant Martin Helmchen domine de la tête et des épaule son sujet techniquement, avec une fluidité extraordinaire. Interprétativement, le jeune allemand est absolument magistral: une grande musicalité, un toucher d'une délicatesse et d'une sensibilité exquises, une intelligence à toute épreuve, permettant de mettre en valeur de façon très claire et lisible l'architecture de l'oeuvre, sans tomber dans l'explication de texte. Rarement le dialogue entre un orchestre et un pianiste est porté à un si haut degré de réciprocité. Gageons sans nul doute que Martin Helmchen ira loin, tant il semble à la fois mûr et humble par rapport à la musique. Avec un chef au diapason de son pianiste (et réciproquement, donc), il est difficile de résister!

La clarté, l'intelligence, l'enthousiasme et l'humilité devant la musique, toutes ces qualités se retrouvent dans une exécution mémorable de la Symphonie Héroïque de Beethoven, dont le sens résonne incroyablement aux yeux du Français que je suis: on perçoit extrêmement bien l'enthousiasme démesuré que les idées des Lumières et de la Révolution Françaises ont provoqué chez le compositeur (Allegro con brio initial), pour laisser place à une amère désillusion (Marcia funebre du IIe mouvement), la célèbre dédicace à Bonaparte, biffée, apparaît sous nos yeux. Loin de tomber dans le piège de l'acoustique de Pleyel en tentant une lecture intimiste (piège dans lequel il était tombé avec son orchestre de la NDR de Hambourg il y a 2 ans), Dohnanyi fait exploser son orchestre dans un magnifique éclat d'orgueil, avec un mouvement initial d'une juvénilité, d'un enthousiasme, d'un élan extraordinaires. Le contraste n'en est que plus grand avec le sublime deuxième mouvement, où le chef s'attache à mettre en valeur les contre-chants, les textures des cordes qui s'épaississent jusqu'à la surprenante fugue; l'émotion est à son paroxysme dans cette page si haute d'inspiration. Dans les deux derniers mouvements, la hauteur de vue et l'intelligence sont là: non, tout ne sombre pas dans la désillusion, Beethoven va chercher un étendard plus élevé qu'un Bonaparte pour passer son message révolutionnaire; l'enthousiasme revient en force, prométhéen, emportant tout sur son passage, embelli par la direction limpide de Dohnanyi, tirant le meilleur d'un Orchestre de Paris visiblement très motivé par son chef.

Premier coup de coeur de la saison!

Trop doux et trop intime? (L'Enfance du Christ - Salle Pleyel, 28 septembre 2010)


  • Ensemble Orchestral de Paris
  • Accentus
  • Maîtrise de Paris*
  • Laurence Equilbey : direction
  • Vesselina Kasarova : mezzo-soprano
  • Paul Groves : ténor
  • Laurent Naouri : baryton-basse
  • Matthew Brook : baryton
  • Patrick Marco : chef de choeur*

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Représenter L'Enfance du Christ dans une grande salle de concert? L'idée est originale, déjà en soi, tant cette oeuvre hybride, oratorio d'un non-croyant né d'une supercherie faite aux critiques, recèle d'intimisme. Pour autant, la première partie, le Songe d'Hérode, fait parfois penser, par ses audaces harmoniques, son orchestration, la puissance de son évocation, aux plus grandes pages symphoniques de Berlioz. Mais c'est là que le bât blesse: comment représenter cette oeuvre dans un parti-pris intimiste sans que cela se perde dans la salle? Cela paraît impossible, et du coup, cette première partie puissante passe un peu à la trappe, perd beaucoup en chemin jusqu'à l'oreille de l'auditeur. On a le sentiment, au début, que l'orchestre, son chef, et les chanteurs, se cherchent un peu, à part Paul Groves, qui dès les premières notes, s'impose en Récitant formidablement éloquent, accentuant avec justesse tout ce qui doit être accentué, faisant prendre au texte une dimension élevée avec un français remarquable. A Laurence Equilbey manque ce sens théâtral qui fait les grands berlioziens. Ses armes sont tout autres: l'intériorité, le recueillement, la douceur. Du coup, le fameux songe n'est en rien terrifiant, avec un Laurent Naouri qui lui aussi peine à trouver ses marques.

Tout change avec l'apparition de Joseph et de Marie, et à ce moment, la douceur et l'intériorité voulues par la chef sont payantes: magnifique duo où les voix s'entremêlent pour bercer l'enfant Jésus. Heureuses surprises avec Vesselina Kasarova qui contient sa voix, son français, et leur donne des accents d'une humanité bouleversante; et Matthew Brook qui donne une élégance bienvenue à son Joseph. A partir de ce moment, on sent Laurence Equilbey bien plus à l'aise, sans pour autant être totalement convaincus: une légère impression de monotonie, voire d'ennui, envahit le spectateur. C'est peut-être le prix de la sérénité, qui ne paraît décidément pas de ce monde!

L'arrivée à Saïs est pourtant d'une justesse étonnante, avec un couple Joseph-Marie qui reste digne dans le malheur (et où Vesselina Kasarova ne parvient plus entièrement à masquer ses difficultés vocales, dans le bas-médium et le grave notamment), enfin accueilli par un père de famille magnifiquement sincère, Laurent Naouri retrouvé, bouleversant. Le choeur Accentus participe de cette bonne impression d'ensemble, avec une mise en place, une homogénéité quasi parfaites; mais il participe aussi de cette impression d'ennui, d'univocité, ce manque de contraste, qui "trahit" légèrement Berlioz et est "trahi" à son tour par les dimensions et l'acoustique de la Salle Pleyel. Les réserves tombent naturellement devant l'abandon serein de l'ensemble final, d'une humilité désarmante. Et l'on se prend à rêver d'une pareille représentation dans une belle église!